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Rideau de Bruxelles et Atelier 210 : ouverture et radicalité

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(c) Alice Piemme / AML
Publié le 27/08/2020
Par Charline Cauchie
journaliste

Alors que la reprise des activités culturelles pour la rentrée de septembre approche, les nouvelles directrice et coordinatrice artistique du Rideau de Bruxelles et de l’Atelier 210, Cathy Min Jung et Léa Drouet ont discuté avec nous arts de la scène, programmation, enjeux d’ouverture pour le théâtre et particularités de cette saison 2020/2021. Interview croisée.

Portrait de Léa Drouet Atelier 210 Bruxelles - Portrait de Léa Drouet, (c) Bea Borgers

En juin dernier, la presse se demande si son arrivée est un tournant pour le théâtre en Fédération Wallonie-Bruxelles. “Je crois que c’est un moment important, en effet”, répond sur les ondes de La Première Cathy Min Jung. Elle vient de prendre la direction générale et artistique du Rideau de Bruxelles et est la première femme racisée à accéder à un tel poste dans une institution théâtrale.

 Quant à Léa Drouet, elle succède à Isabelle Jonniaux, qui a coordonné la programmation artistique de l’Atelier 210 pendant quinze ans. Elle veut y poursuivre l’ambition multidisciplinaire du lieu en la saupoudrant d’une radicalité plus grande. 

Les deux artistes ne s’étaient jamais parlées auparavant. À la fin de l’entretien, leurs nombreux points communs leur donneront envie de se rencontrer à la rentrée. “Faisons une réunion, voyons-nous et causons !”, s’enthousiasment-elles.

Portrait de Cathy Min Jung, Théâtre le Rideau - Portrait de Cathy Min Jung (c) Beata Szparagowska

D’abord, félicitations à toutes les deux ! Quand entrez-vous en fonction ?

Léa Drouet (LD) : J’ai déjà commencé à travailler à mi-temps, avec des contrats particuliers puisque je maintiens mon statut et mon travail d’artiste.

Cathy Min Jung (CMJ) : Moi, c’est un temps-plein, mais j’ai aussi l’intention de maintenir ma pratique artistique.

Comment envisagez-vous ce passage de votre position d’artiste à celle de programmatrice ?

CMJ : Je vais continuer à mettre en scène, à prendre en charge des ateliers avec des publics. Je trouve le travail de médiation très important, je ne veux pas l’abandonner. En général, j’écris tôt le matin. Ce qui, je l’espère, sera cumulable avec ma journée de travail au Rideau. De plus, il me semble que le Rideau attend de moi que je continue mon activité artistique et que je la mette au service de la maison.

LD : Pour moi, travailler sur la programmation d’une saison, c’est un travail d’artiste ! Quelque chose de l’ordre de la peinture. On réfléchit aux temporalités, aux atmosphères, aux sujets. Je le vois comme une extension de ma propre pratique. Pour l'Atelier 210, c’est d’ailleurs important que ce poste ne soit pas une coordination générale, avec une tête au-dessus des autres. À l’idée de programmer, je ressens une excitation similaire à celle de créer un spectacle : il faut ramener des énergies, des corps dans une même dynamique que lorsque l’on met en scène.

CMJ : Je te rejoins tout à fait. Et, comme dans la création, le processus est aussi important que la finalité.

LD : Oui, exactement. Par ailleurs, je ne veux pas présenter mon propre travail au 210. J’ai peur d’oublier que je ne suis pas propriétaire des lieux. Du coup, mon travail d’artiste doit se faire dans d’autres lieux. C’est un effort d'ouverture à faire, même si ça peut paraître maso !

En fait, on partage vraiment une pensée sur la nécessité de ramener au centre le périphérique, que ce soit les récits ou les pratiques invisibilisées. Moi, à travers le corps, le son, l’art plastique, et toi à travers l’écriture et le texte.

Léa Drouet

Qu’est-ce qui vous motivait à l’idée de diriger un théâtre, et pas n’importe quel théâtre puisque les deux institutions dont vous prenez la direction ou la coordination artistique ont chacune une identité forte ? Comment d’ailleurs définiriez-vous cette identité ?

LD : Pour être honnête, je ne me projetais pas dans un poste comme celui-là. Ce sont d’autres personnes qui m’ont conseillée de déposer ma candidature en me disant “ce lieu et toi, ça peut coller”. Car il est festif, multidisciplinaire. Car on partage des valeurs politiques : de parité, de représentativité des personnes non-blanches. Je voudrais aller plus loin encore dans la multidisciplinarité, au croisement entre danse, concert, édition, etc.

CMJ : En tant qu’autrice, femme racisée et qui milite depuis longtemps, j’avais envie de donner un grand coup d’air dans une maison dédiée aux textes, et qui existe depuis très longtemps. Elle semblait prête pour ça : installation dans de nouveaux murs, jury d’experts extérieurs, appel à candidature qui a permis l’ouverture. Je me suis vraiment sentie appelée. Je veux rester fidèle à l’ADN du Rideau, à Claude Etienne, tout en ouvrant aux nouveaux récits. Déporter le centre d’émission de la parole dans la rue, chez la ménagère, dans les hospices, etc. L’élargir à ces nouvelles écritures textuelles (slam, poésie, performances) qui sont omniprésentes chez toute une série d’artistes, mais pas suffisamment représentées.

LD : En fait, on partage vraiment une pensée sur la nécessité de ramener au centre le périphérique, que ce soit les récits ou les pratiques invisibilisées. Moi, à travers le corps, le son, l’art plastique, et toi à travers l’écriture et le texte.

CMJ : Tout à fait, et dans ce qui compte pour moi, il y aussi l'idée de donner le temps nécessaire aux artistes de construire leur art, de (se) penser.

Atelier 210 Bruxelles - Atelier 210, (c) Lucie Appart

Dans votre dossier de candidature pour le Rideau, Cathy Min Jung, vous évoquez le soin à apporter aux équipes qui travaillent pour le théâtre, le soin au public aussi. Vous pensez toutes les deux que les théâtres ne s’occupent pas assez du public ?

CMJ : Par rapport à l’attention portée au public, je pars d’un postulat de base : on a oublié que le théâtre est un service public. Il y a une mission réelle un peu trop oubliée. C’est dans cet esprit que j’envisage la médiation : le théâtre doit investir le temps et l’espace public. J’ai été trop souvent confrontée à une forme d’entre-soi qui rend les choses détestables dans ce milieu et qui fait dire à des directeurs “Je ne reçois pas de dossiers [de femmes, de personnes issues de minorité, NDLR]”. Donc fédérer des artistes, du public et des équipes. C’est dans ce sens-là que je vois le management horizontal.

LD : D’habitude, quand on me parle d’horizontalité, je sens qu’il y a, dès le départ, un problème d’inégalité dans les rapports. L’aspect civilisationnel de l'institution qui dit “nous sommes garants de la culture, nous allons vous apprendre”, c’est insupportable. Les curiosités doivent être mutuelles. C’est un enjeu énorme d’aller à la rencontre d’un quartier, d’artistes. Je voudrais organiser une grande table ronde au 210 sur la médiation pour échanger les expériences et brasser les connaissances et les projets.

CMJ : Je crois que, toutes les deux, nous avons pour projet de ne pas distinguer la médiation du reste du projet artistique. Il faut prendre le même soin de tous les événements qui font un spectacle.

LD : Oui, il n’y pas de centre ou de périphérique, de plus ou moins important.

Théâtre le Rideau Bruxelles - (c) Alice Piemme / AML

La saison 2020/2021 qui s’annonce n’est pas votre première saison. Pourriez-vous néanmoins nous en dire deux mots ?

CMJ : Au Rideau, vous pourrez voir de très bonnes autrices et auteurs de Fédération Wallonie-Bruxelles. Je pense à la reprise de Loin de Linden, à la nouvelle création de Céline Delbecq, à Final Cut de Myriam Saduis ou encore à Muzungu de Vincent Marganne. Il y a toujours une exploration de l’intime tout en étant extrêmement politique.

Vu le contexte de crise sanitaire, n’est-il pas plus important que jamais pour le public de venir au théâtre, de soutenir la création, de s'abonner ?

LD : Bien sûr. J’ai l’expérience du partage et du rassemblement comme quelque chose d’archaïque, de fondamentalement humain. Quand on est obligé de s’en priver, cela devient inhumain. Donc venez au 210 !